QU'EST-CE QU'UN ROI ? Imprimer Envoyer

Daniel 7, 13-14 ; Apocalypse 1, 5-8 ; Jean 18, 33 b-37

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

e Christ, Roi de l'univers, voilà un titre diffi­cile à commenter, voilà une titulature un peu désuète et périmée : un Christ Roi ! En France, il y a bien longtemps que nous avons tué nos rois et dans un an nous allons commencer à fêter le deux centième anniversaire de cette action d'éclat. Pour être au goût du jour, peut-être faudrait-il trouver une équivalence plus moderne, parler du Christ chef de l'état universel, par exemple, ou président de la république du monde. Et pourtant je ne crois pas que ces prétendues équivalences puissent être utilisées pour signifier le mystère que cette fête d'aujourd'hui veut nous communiquer.

Christ-Roi, c'est bien le terme qui convient et c'est bien cela que l'Église, et le Christ d'abord devant Pilate, veulent signifier. Je voudrais donc essayer de réfléchir avec vous sur ce qu'a de particulier, de spéci­fique cette fonction royale, ce titre de Roi par rapport à tout autre manière d'être le chef d'un groupe d'hommes. Rassurez-vous, je ne suis pas nostalgique de l'ancien régime et je ne veux pas du tout vous faire un cours de politique. Je voudrais simplement réflé­chir sur ce que cela veut dire : être roi, et ce que cela veut dire pour le Christ d'être Roi.

Pour désigner quelqu'un qui doit prendre la tête et le gouvernement d'un groupe d'hommes, il y a différents principes possibles, on peut partir de diffé­rentes considérations : celle qui est la plus commune de nos jours et dont nous avons l'habitude consiste à choisir celui que l'on pense être le meilleur ou le plus capable pour remplir cette fonction. Choisir le meil­leur, le plus capable, cela suppose une certaine échelle des valeurs. Et comme les hommes n'ont pas tous la même échelle des valeurs, automatiquement les avis vont diverger et tous ne seront pas d'accord sur celui qui est le meilleur pour remplir la fonction de chef du groupe. C'est pourquoi chaque parti à l'intérieur de l'ensemble aura son candidat, et c'est le sous-groupe qui sera majoritaire dont le candidat sera choisi comme chef de l'ensemble de ces hommes. C'est dire que choisir le meilleur, cela inévitablement fait de celui qui est choisi l'homme d'un parti parmi d'autres, d'une certaine portion de ce groupement d'hommes et par conséquent il sera automatiquement opposé à d'autres candidats possibles.

Quand on décide de mettre comme chef d'un groupement d'hommes un roi, ce n'est pas selon cette méthode que l'on procède. Je voudrais d'abord écarter une équivoque : ce qui fait le roi, ce n'est pas qu'il est monarque, ce n'est pas qu'il est le seul à gouverner, car il y a d'autres systèmes monarchiques que la royauté : un dictateur est aussi un monarque, sauf qu'il s'est désigné lui-même. Et, d'une certaine ma­nière, le président des Etats-Unis a plus de pouvoir que la reine d'Angleterre, il est donc bien plus monar­que qu'elle et cependant ce n'est pas un roi. La royauté, ce n'est donc pas d'abord la monarchie. Qu'est-ce qu'un roi ? Un roi, c'est un individu qui est représentatif du groupe tout entier parce qu'il est représentatif de tous les individus de ce groupe, représentatif, de quelle manière ? d'une manière sym­bolique. Evidemment la manière symbolique,ce n'est pas très rationnel, mais cela consiste à choisir d'une manière quelconque, et d'ailleurs variable selon les peuples, un individu dont on considère qu'il porte en quelque sorte en lui tous les autres individus du groupe dont il va être le roi.

Si nous regardons dans la Bible, nous verrons que la différence entre Saul et David est bien la diffé­rence entre deux modes de désignation du chef : le choix du plus capable ou la représentativité symboli­que. Si vous vous souvenez, Saul a été choisi parce qu'il était le meilleur homme de guerre, c'est un cri­tère comme un autre et, mon Dieu, assez compréhen­sible à l'époque où Israël devait se battre constam­ment contre les Philistins : il fallait un roi pour gagner la guerre, on choisissait donc le meilleur soldat. On avait pris le principe de prendre pour chef celui qui était le meilleur, le plus capable.

Pour David, il n'en est pas ainsi : David est choisi comme roi alors qu'il est encore un enfant, alors qu'il est un petit berger. Et sans cesse, dans la Bible, on lui rappellera et l'on rappellera à ses descendants après lui qu'il a été pris derrière les moutons. Ce n'était donc pas parce qu'il était plus capable, parce qu'il était meilleur qu'il a été choisi. Mais c'est Dieu, en l'occurrence, qui a choisi David comme roi : Il l'a choisi non pas en raison de l'apparence, mais parce qu'Il regarde au cœur, cela c'est le privilège de Dieu, évidemment, de choisir un roi selon son cœur. Et cela se manifeste au moment de l'onction de David : Samuel est envoyé par Dieu pour choisir un des fils de Jessé comme roi. Il voit venir l'aîné, il le trouve de belle apparence, il a l'air d'un homme équilibré, grand, fort, beau, et Samuel se dit : "c'est sûrement celui-là l'oint du Seigneur". Or, pas du tout Dieu lui dit : "non, ce n'est pas celui-là, je l'ai écarté, car les hommes regardent à l'apparence, mais Dieu regarde au cœur". Et David, sans apparence, sans capacité visible, sera choisi.

Quoi qu'il en soit du privilège des rois d'Israël d'être choisis par Dieu, ce qui fait le roi, c'est qu'il est un individu qui n'a pas de capacité plus grande que les autres mais qui est représentatif, parce que symboli­que, de tous les individus de son peuple. Et alors ce qui fait précisément le roi comme roi, c'est qu'en lui l'homme, l'homme dans son individualité, l'homme dans sa plus petite unité numérique, se trouve honoré, glorifié et magnifié. Quand on magnifie le roi, ce n'est pas sa personne, ce ne sont pas ses capacités, ce ne sont pas des dons privilégiés qui sont honorés, c'est l'individu de l'humanité qui est honoré, et, en lui, tous les individus du groupe auquel il appartient et dont il est le chef doivent se trouver honorés. C'est pourquoi le roi ne sera pleinement lui-même que lorsqu'il communiquera, par sa fonction royale, à chacun des individus du groupe dont il est le chef, à chacun des individus que, symboliquement, il représente, quand il leur communiquera cet honneur et cette gloire qui lui appartiennent. Plus exactement encore, le roi ne sera tout à fait roi que quand il communiquera cette gloire et cet honneur au dernier, au plus petit des individus de son groupe.

Là encore je vous rappelle un texte biblique. Quand David, parce qu'il a pensé à lui-même et a voulu choisir Bethsabée comme épouse, envoie le mari de celle-ci, un des individus de son peuple, se faire tuer, Nathan vient lui raconter un apologue. Nathan lui dit : "Il y avait dans une ville un homme pauvre, le plus pauvre de tous les hommes, il n'avait plus rien qu'une seule brebis et il la serrait sur son cœur parce qu'elle était sa bien-aimée. Il n'avait qu'une seule brebis et à côté de lui, il y avait un homme riche (vous vous souvenez de l'histoire) . L'homme riche, pour faire un banquet, au lieu de prendre une des bêtes de son troupeau, va choisir précisément la brebis de l'homme pauvre". Et David, à ce moment-là, réagit en roi, il prend la défense de ce pauvre qui n'avait qu'une brebis, et Nathan peut lui dire : "Et bien, le riche qui a tué la brebis du pauvre, c'est toi". C'est donc bien en prenant David par sa fonction royale, qui est d'être celui qui fait le droit de tous, qui honore et glorifie le plus petit, le dernier, le plus pauvre des individus de son peuple, c'est bien à partir de cette fonction royale que Nathan construit son apologue pour faire comprendre son péché à Da­vid.

Le roi, c'est donc en principe celui qui est l'homme, l'homme dans son individualité et glorifié comme tel c'est en tant qu'homme parmi les hommes qu'il est glorifié pour qu'en lui tous les membres de son peuple reçoivent honneur et gloire. Je ne sais pas si cela est efficace au plan politique, je ne sais pas si cela est une bon moyen de gouverner les hommes, ce n'est pas à discuter, ce que je veux dire c'est que c'est cela l'essence du système.

Jésus-Christ aujourd'hui non seulement va se faire proche, va rejoindre, pour faire son droit, pour le glorifier, le plus petit de son Peuple, Jésus Christ devient Lui-même le plus petit de son Peuple, le dernier, le plus méprisé. Jésus sur la croix, Jésus raillé, bafoué, Jésus livré aux mains des païens, Jésus condamné par Pilate, Jésus est le dernier des hommes. Et Pilate parce qu'à son insu, lui le païen, il est un prophète qui parle au nom de Dieu, Pilate va présenter Jésus dépouillé de toute sa dignité humaine, Jésus réduit à l'état de loque humaine, Jésus, il va le présenter aux juifs en Lui mettant la pourpre royale et cette couronne de dérision qui est tout de même une couronne, et il dira : "Voici l'Homme !" Effectivement Jésus, à ce moment-là, parce qu'Il s'est identifié au dernier de ses sujets, parce qu'Il s'est identifié au plus petit et au plus pauvre d'entre les hommes, Jésus de­vient le Roi non seulement des juifs, mais le Roi de tous les hommes, Il devient l'Homme par excellence. En Lui, c'est l'Homme qui est à la fois méprisé et glo­rifié. Et Pilate encore, quand il écrira sur l'écriteau au-dessus de la croix : "Jésus de Nazareth, Roi des juifs", ira au-delà de sa propre parole, car ce titre : "Roi des juifs", il l'écrira en hébreu, en grec, en latin, dans toutes les langues du monde connu à l'époque. Il pro­clame donc que celui qui porte ce titre de Roi n'est pas seulement le Roi des juifs, mais le Roi de tout l'univers, de tous les peuples qui sont connus, aussi bien des grecs que des latins. Et Jésus devient ainsi le Roi de tous les hommes, Il devient l'Homme par ex­cellence en ayant rejoint par cet amour qui L'identifie au plus petit de ses frères, ayant rejoint l'extrémité en quelque sorte de l'humanité. Et quand les juifs vien­dront dire à Pilate : "N'écris pas : Roi des juifs, mais écris : Il s'est dit Roi des juifs", Pilate répondra : "ce qui est écrit est écrit", faisant donc de ce titre sur l'écriteau de la croix une sorte de révélation divine, une parole qui ne peut plus être réformée.

Jésus est donc Roi parce que son amour L'a conduit jusqu'à rencontrer le dernier des hommes, le dernier de cette humanité dont Il est le Roi, et non seulement Il l'a rencontré, non seulement son amour L'a fait proche de ce plus petit, mais cet amour L'a identifié à ce plus petit, et cela c'est le privilège de la royauté du Christ. Seul le Christ est Roi, non seule­ment en se faisant proche du plus petit, mais en deve­nant Lui-même le plus petit et le dernier. C'est cela l'amour infini de Dieu, c'est cela la royauté unique du Christ. Il s'est fait le plus pauvre. Il s'est fait le der­nier, Il a rempli ainsi toute la fonction royale jusqu'à son terme.

Frères et sœurs, nous sommes un peuple de rois, nous sommes, par le baptême, revêtus de la royauté du Christ. C'est dire que tous, nous sommes engagés dans ce même mystère de royauté. Par notre baptême nous participons à la royauté de Jésus, cette royauté d'amour qui nous fait partager la gloire que le Christ nous donne avec tous nos frères, avec chacun de nos frères, avec le plus petit de nos frères, deve­nant semblable au plus petit parmi nos frères. Telle est la royauté chrétienne, telle est la royauté du Christ, telle est notre royauté de baptisés. Et en cela nous accomplissons vraiment le mystère inclus dans cette institution humaine de la royauté.

Qu'en cette fête qui achève notre année litur­gique, nous nous sentions revêtus de cette gloire, de cet honneur qui n'est pas un honneur de pourpre, un honneur de sceptre ou de couronne, mais qui est l'honneur de la charité infinie de Dieu qui nous revêt comme un manteau, qui nous pénètre comme l'huile d'une onction, cette charité du Christ qui fait de nous le frère, le serviteur, le semblable du plus petit de tous nos frères.

AMEN

 

 

 
 
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